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Archives de Catégorie: Galères

R.I.P.

Après à peine quelques mois de bons et loyaux services, le smartphone qui illuminait ma vie a lentement agonisé avant de rendre l’âme. J’ai voulu croire à sa survie lorsqu’une barre noire indélébile est apparue sur toute la longueur de l’écran. J’ai continué à espérer lorsque je ne pouvais plus recevoir de SMS. Je me suis même voilé la face encore un peu lorsque je ne pouvais plus que recevoir des appels mais plus en passer, tant ce téléphone représentait mon seul signe extérieur de pas-trop-pauvreté et qu’il fallait qu’il survive.

Dans son immense bonté, il a fait l’ultime cadeau à ma fille de rendre l’âme pendant notre sommeil ; ainsi, lorsqu’elle m’a sauté sur le ventre en insistant pour commencer sur le champ la journée, n’ayant plus accès à l’heure par faute de téléphone j’ai accédé à sa demande au lieu de la rendormir en estimant qu’il devait surement être 10h passées. Ce n’est qu’une fois dans la cuisine que j’ai pu constater que je m’étais avancée de 4h, pour le plus grand bonheur de mon insomniaque.


Alors peu de temps après, optimiste jusqu’au bout des ongles, je décide de faire valoir ma garantie SFR et d’aller réclamer réparation au SAV. Je m’accroche la naine dans le dos, et nous voilà parties, moi pleine d’espoir de la voir se tenir sagement assise sur son tabouret rouge et sourire aux vendeurs, et elle pleine de chocolat et de crottes de nez.

A l’issue de plusieurs minutes de patience, durant lesquelles ma progéniture se contente de pousser de petits cris surpris à la vue des tablettes tactiles et de me tirer plus ou moins tendrement les cheveux, la vendeuse m’annonce avec son plus grand sourire « Ah madame désolée, mais c’est ma pause à partir de maintenant ! Je vous redirige vers ma collègue juste là-bas, de l’autre côté du magasin. Pardon ? Oui oui, celle qui se trouve juste à l’extrémité d’une file d’attente gigantesque, c’est ça. Je vous souhaite une bonne après-midi ! ».

Je cède donc ainsi contre mon gré ma place dûment méritée à une famille nombreuse et bruyante, puis à un travesti obsédé par les cheveux de ma fille, et enfin à une quadragénaire d’apparence inoffensive mais qui visiblement possède à elle seule quatre portables défectueux dont elle souhaite longuement discuter.

Déjà, mon chimpanzé commence à s’impatienter, il déblatère un peu trop fort dans mon cou des phrases sans queue ni tête où il est question d’un « petit cocodril » qui se fait « changer sa couille » (sa couille Pampers, bien entendu). Sous ses ruades assassines, je peine à garder l’équilibre,  et la fais basculer sur mon ventre ; juste à hauteur pour profiter de sa superbe tendance à accentuer les phonèmes labio dentaux sous le coup de l’énervement (elle me crache à la gueule, donc). Je lui explique que « chuuuut, ma petite chérie d’amour , y en a plus pour longtemps, je serai pas longue promis, allez fais-moi un bisous », et elle me répond que « crotte de bite, maman ! ». Le ton est donné.


Mon tour arrive enfin,  et la vendeuse me pose alors la question fatidique : « Je vous rappelle que les réparations prévues dans votre contrat ne sont à la charge de votre opérateur que dans le cas où vous ne l’avez pas endommagé et qu’il s’agit d’un problème du matériel en lui-même. Votre appareil n’a pas subi de choc ? »

Mon fort intérieur suicidaire a envie de lui hurler « Mais bien sûr que SI, connasse, évidemment qu’il a subi des chocs, tous les jours même, tu vois bien que je suis mère de famille et, entre nous, j’ai une tronche à me faire respecter quand je demande à ce qu’on ne touche pas un truc ? Alors arrête de poser des questions stupides », mais évidemment, je m’étais préparée à mentir éhontément, et lui répond avec mon plus beau sourire « Ah non non, aucun. Le souci technique s’est déclaré comme ça, d’un coup, sans aucun élément perturbateur ».

Elle lève alors le nez de son ordinateur, et remarque le gremlins fulminant qui tente de s’échapper de mon ergobaby en soufflant comme un bœuf. « Vous êtes sûre ? », me demande-t-elle avec un regard appuyé. « Ah oui, complétement », dis-je tout en essayant de maintenir la bête en place à grand coup de promesses de visite au magasin de chocolat. « Non parce que, vous savez, au SAV, s’il y a eu un choc, il arrive qu’ils s’en rendent compte et ça fait perdre du temps à tout le monde, donc si vous vous rappelez de quelque chose autant nous le dire maintenant puisque de toutes façons on ne pourra rien pour vous » insiste l’outrecuidante.   « Come on, maman, come on ! » crie mon gremlins. Je note alors dans les yeux de la vendeuse qu’elle est épatée de voir un si jeune enfant parler deux langues à si bon escient, et elle se radoucit alors.

Nous commençons donc à monter un dossier SAV, mais je sens que malgré tout, la question semble continuer à la tarauder, et elle insiste par trois fois « Vous êtes sûre qu’il n’y a eu aucun choc ? Parce que sinon vous savez, au SAV ils vont vous faire un devis énorme à votre charge, ou vous le renvoyer tel quel hein ». « Oui madame, je suis sûre, si mon portable était tombé, je l’aurais vu ».

 « Puta maman, puta ! » hurle à présent mon chérubin. Je note alors dans les yeux de la vendeuse qu’elle est scandalisée de voir un si jeune enfant parler trois langues à si bon escient, et je n’ai pas le temps de lui traduire qu’en réalité ma fille me crie tout simplement « pousse toi » avec son éternelle patate chaude dans la bouche.


Non, je n’en ai pas le temps. Car ma fille choisi ce moment pour sortir ses bras, tendre innocemment la main vers mon portable gisant sur le comptoir, et le jeter de toutes ses forces au travers du magasin dans un geste d’un naturel désarmant, avant de se tourner vers moi avec son plus beau sourire ; le tout sous le regard médusé d’une douzaine de vendeurs SFR interpellés par le bruit de l’appareil atterrissant violemment au sol de l’autre côté de la boutique, et contemplant à présent la scène d’un air presque aussi horrifié que moi.

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Rappelle moi ton âge?

Mon état de fatigue a toujours été directement proportionnel à ma capacité à faire appel à ma mémoire à long terme.  Sachant que depuis une semaine je fredonne nerveusement l’intégralité d’un cantique datant de ma décadente période d’enfant de chœur, et que chaque couplet m’est revenu à l’esprit à la virgule près, je suis très inquiète pour ma santé.

La principale coupable de mon état, en revanche, n’en a cure. Elle continue à courir dans toute la maison en sautant sur les meubles et en criant « crotte de nez ! », alors que sa mère, athée au demeurant, récite machinalement des psaumes dans un état second.


Pourtant, je suis moi-même à blâmer, car je nous ai crues au-dessus des normes. Je me revois, il y a six mois, lisant des articles et des témoignages sur la crise des deux ans en me gaussant. Bien évidemment, ça ne nous arriverait pas, voyons. Pas à nous. Les crises connues ne sont pas une fatalité, on peut très bien les éviter, c’est le contexte qui les accentue : il me suffirait donc simplement de redoubler d’attention et d’ingéniosité à l’approche de l’âge fatidique, et nous passerions bravement entre les mailles du filet. D’ailleurs, ma propre mère m’a bien dit que je n’avais pas fait de crise des deux ans, moi (Bon, sa phrase exacte a été « Non, pas de crise des 2 ans, toi tu t’es contentée d’une grosse crise qui a duré de 18 mois à 20 ans », mais quand même).

Mais voilà qu’à l’aube de ses 22 mois, mon doux bébé auparavant (presque) docile, a soudainement pris conscience que bon, hein, elle est bien sympa l’autre grognasse qui me sert de mère, mais il est grand temps qu’elle comprenne qui c’est qui commande ici.


Tout a commencé lorsqu’elle a voulu affirmer ses goûts, de façon un peu brutale. Mais ça restait presque craquant de la voir bouder derrière le canapé parce que son manteau n’était pas beau, et qu’il fallait en mettre un autre sinon elle ne voulait pas sortir. J’accédais alors à ses demandes le sourire aux lèvres, et le cœur gonflé de fierté, il faut bien l’avouer (« Regardez ma fille comment elle sait trop bien défendre ses idées, ah c’est pas n’importe qui ça madame !  Une future winneuse !»). Jusque-là, tout était attendrissant. Ça s’est corsé lorsqu’il a fallu revoir MA garde-robe.

La première fois qu’elle s’est opposée à ce que je porte mon jean noir, j’ai été prise de court. Alors instinctivement, j’ai souri, et accepté.  J’ai même marché toute une journée sur des plateforme shoes de 15 centimètres parce qu’elle les avait dénichées au fin fond du placard et les trouvaient absolument splen-di-des. Mais au bout d’une semaine à entendre « pas beau le palon !» alors que je tentais vainement d’enfiler chaque matin mon jean préféré hors de sa vue, ça devenait plus compliqué. J’ai donc essayé d’expliquer avec diplomatie que oui ma puce, c’est vrai qu’il est pas très beau le palon, il est même carrément tout pourri, mais tu vois les fesses de maman ont particulièrement profité de la cuisine bretonne des  dernières vacances, et c’est le seul dans lequel elles trouvent encore la place à se mouvoir à peu près naturellement, alors il va falloir que je le mette quand même chérie.

Mais mon bourreau n’a pas de pitié. Elle s’est jetée sur moi pour me l’enlever, et lorsqu’elle a constaté que j’étais plus forte qu’elle (plus que pour quelques mois, je pense, d’ailleurs) elle s’en est prise au reste de ma penderie, arrachant des cintres diaboliquement tous les « palons » pas beaux (et, croyez moi, ils sont nombreux), avant de passer ensuite sa journée à me dire combien j’étais « pas zolie maman, non non non maman, pas zolie » et a refuser de me faire des bisous.

Je suis faible. Je vends donc un jean noir, coupe droite, taille 36, très peu porté. Et des plateformes shoes aussi, mais elles sont à venir chercher chez moi de nuit, discrètement, pendant qu’elle dort. Pitié.


Puis, elle a perdu son humour. Au cas où vous poseriez la question, si par mégarde à la sempiternelle question « Elle est où Maman ? » on s’oublie et se risque à un malencontreux « Dans ton cul », l’enfant pleure. Et la deuxième fois aussi.

Cependant, il y a fort à parier que si on lui donne la véritable réponse, à savoir « Maman est planquée sous la putain de couverture sans bouger ni respirer, à prier que tu l’oublies et te rendormes parce qu’il est 6h17 », il pleure aussi.

Elle a ensuite voulu affirmer son propre humour, en commençant par le classique pet sonore suivi du facétieux « Prout !!! C’est maman prout ! ». Devant ses boucles blondes et ses yeux angéliques, aucun invité ne met en doute qu’effectivement, c’est sa maman qui a du péter, comment une si charmante enfant pourrait-elle mentir  et émettre un gaz si odorant?

J’envisage de l’envoyer faire un stage auprès de Bigard ; un tel potentiel scato si jeune, faudrait pas gâcher, quand même.


Il devient également dangereux de lui apprendre de nouvelles compétences, à présent.

Dernièrement, elle a découvert comment décortiquer des noisettes. Depuis, chaque soir, je lui enfourne tendrement dans le bec de la purée de brocolis tandis qu’elle lance amoureusement dans ma bouche des noisettes fraichement décortiquées pour que je survive sans me dénutrir jusqu’à son coucher. Jusqu’à hier, où elle s’est aperçue que ce serait vachement plus marrant, maintenant que j’ai pleine confiance en elle et lui offre mon gosier grand ouvert, d’y  jeter plutôt les coques. Et de me regarder m’étouffer.


Elle a également appris à trinquer, lors d’un apéritif entre ami. Activité qui lui a paru très amusante. A moi, beaucoup moins, quand quelques jours plus tard elle a empoigné un de mes seins dans chaque main et les a violement entrechoqués en criant « Tchin tchin tétée !!! ».


Et puis, il y a ce nouveau regard, aussi. Celui qu’elle me lance rouge de colère, le cheveu hirsute, le nez qui coule, et qui dit « Je reconnais ta supériorité physique actuelle pour m’empêcher de sauter du haut du buffet / manger un clou / me mettre du déodorant Bourgeois dans l’œil. Mais crois-moi, je n’oublie rien, et un jour il suffira d’une seconde d’inattention de ta part, d’un seul moment de faiblesse, et j’arriverai à mes fins. C’est moi le chef de meute, et tu vas rapidement devoir te soumettre.». Un peu comme le jour où j’ai refusé qu’elle porte à la bouche le nez en polystyrène du stickers Hello Kitty géant qui décore son armoire. Après avoir hurlé, pleuré, reniflé, collé de la morve par terre en se roulant sur le sol, s’être cogné la tête contre les murs, arraché les cheveux et mordu la langue, elle a repris ses esprits et m’a lancé The Look.  Un vent glacial a parcouru mon échine, la chair de poule a envahi mes bras, puis la vie a repris son cours.

Jusqu’au lendemain matin, où, en émergeant, je remarquai que la Kitty en face de moi avait un air légèrement différent, sans que je sache vraiment dire pourquoi ; et que ma fille se lève à son tour pour me cracher à la tronche les restes du nez du stickers, qu’elle s’était levée pour bouffer pendant mon sommeil. Ainsi que son oreille droite.


Depuis, je chante la messe. Même la nuit.

Ressocialisation

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           Ca y est, c’est le grand jour : je vais voir des gens.

Des vrais, genre des personnes qui bougent et qui te parlent et te regardent, qui se trouvent dans la même pièce que toi au même moment, et tiennent compte de ta présence. Des gens IRL !

          Je suis tétanisée. Mon dernier événement social date de 2009, je n’ai plus d’amis et je commence à parler à mon micro-onde les soirs de désespoir (ou simplement les soirs ou le frigidaire se met à manquer de conversation).

Il faut absolument que je me reconstruise une vie sociale. Cette réunion entre mamans dans ma ville aujourd’hui, c’est l’occasion rêvée, peut être même la seule qui se présentera avant un bon moment.

           Mais… et si elles ne m’aimaient pas ? Je ne sais plus comment être socialement attractive. L’ai-je déjà été, de toutes façons. Je ne sais plus comment on entre en communication. Je ne sais plus comment on a l’air désinvolte, quand en fait on ne l’est pas du tout. Comment envoyer avec son corps le message « tout roule dans ma vie, je ne fais que passer » quand votre cerveau crie « mayde mayde, soyez mes amis je vous en supplie, je donne 10  euros à tout ceux qui m’enverront une requête facebook» ?

           La veille, je ne dors pas. Je prévoie. Exit les jean tâchés de compote de pruneaux pré-digerée, ils disent « maman débordée qui se néglige ». Impasse sur le décoletté ravageur, tellement pratique pour allaiter mais qui crie « Salope ! Maman, mais salope ! ». Au placard les tops roses moulants qui scandent « Je n’assume pas mon rôle de mère, je veux rester une éternelle ado », ou pire encore « Regardez comme je suis jolie, moi j’ai perdu tous mes kilos de grossesse, tatatééééreuh ! ».

Je dois être agréable à regarder, pour attirer la bienveillance ; mais pas jolie, pour ne pas éveiller de jalousie.

           Du maquillage ? Mais si par bonheur je pêchais une ou deux amies potentielles, en me côtoyant les fois suivantes elles comprendraient bien vite que je ne me maquille jamais en fait, et qu’il s’agissait donc d’une pure opération séduction désespérée le jour de notre rencontre. La honte. En différé, mais la honte quand même.

           Optons pour un haut casual à manches, ni long («complexée qui cache ses fesses »), ni court (« maman fauchée qui porte encore ses fringues d’avant grossesse sans tenir compte de son évolution morphologique »). Un jean neuf, celui gardé au fond du placard pour un éventuel Grand Evénement. Le seul acheté neuf, d’ailleurs.

           Des baskets, pour le look dynamique et décontracté ; mais pas celles de tous les jours, les fluo défoncées et pleines de boue en provenance direct du parc animalier le plus proche. Non, les neuves, avec encore le prix sur la semelle et l’odeur du magasin.

           Pas de queue de cheval, avec les chaussures on risque le too much dans le look « détendue et sportive ». Mensonger, et has been. La chevelure lâchée serait une erreur : « maman inexpérimentée qui choisi d’ignorer que son enfant va lui tirer les cheveux toutes les 3 minutes« . Une demi-queue tirant les cheveux en arrière fera l’affaire ; c’est strict, peut-être trop, mais c’est la seule alternative à peu près acceptable.

           Des muffins, pour le goûter ? « Fan de séries américaines ». Un gâteau au yahourt ? « Maman feignasse qui recycle sa recette apprise en CM2 ». Des tartelettes au citron ? « Regardez moi comme je fais bien la cuisine, je vous en fous plein la vue hein ? Faut bien que ça me serve un jour, de passer toutes mes soirées devant « Un Dîner Presque Parfait »». Des moelleux, ça sera très bien. Ca ressemble à des muffins, mais pas trop. C’est un peu chic, mais suffisamment simple à faire pour rester humble.

           Dans quoi les transporter ? Pas de panier, trop Desperate Housewives. Une assiette ? Avec mes deux mains gauches, tout peut tomber à tout moment ; trop risqué. Un tuperware ? « Maman irresponsable qui garde ses gâteaux dans un contenant bourré de BPA cancérigène ». Je dois acheter une boîte sans BPA, et que ce soit explicitement écrit dessus. En très gros même.

           Je suis attendue pour 14h. Il faudrait que j’arrive à 14h06. Ou 07. Etre là à l’heure pile, c’est louche. Mais au-delà de 10 minutes de retard, c’est irrespectueux. Mieux vaut se positionner dans la rue un quart d’heure en avance pour être sûre de gérer mon timing.

           Je travaille mon entrée. Un petit « bonjour » audible mais discret, un sourire timide, les gâteaux déposés, puis positionnement corporel dans un coin visible mais retiré quand même. Les poings ouverts, les bras détendus, le regard posé, le visage relaxé et le sourire discret. L’air apaisé de la fille qui a des dizaines d’amis sur qui compter, qui vient ici sans rien espérer d’autre qu’un peu de distraction dans une journée pas trop chargée.

           Avant de sonner, je pense avoir tout travaillé, tout pensé, tout maîtrisé. Je me jette à l’eau.

          Si seulement j’avais fermé ma braguette.

Anybody out there?

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           Vingt mois sans sorties, sans nouvelles rencontres, sans après-midi entre copines. Sans conversations, sans échange, sans contact.

           Des nouvelles sporadiques des anciens amis qui vous trouvent soudainement beaucoup moins intéressante avec un enfant (« Tu peux vraiment pas venir à ma mega-party avec alcool sexe et drogue au bord du fleuve et qui commence à 00h30 ? Mais pourquoi ? Ah, oui, ta fille. Ben mince… Hein ? Heuuu, non merci, venir pour le goûter chez toi un après midi… je suis carrément overbookée en ce moment tu vois ! »).

           Rupture volontaire des relations avec d’autres (« Non mais, j’ai pas d’enfant hein, mais franchement à ta place je me laisserais pas dépasser comme ça ! Je veux dire c’est pas sorcier un gosse, ressaisi toi bordel, t’es devenue conne à tout faire tourner autour de ta môme, tu fais chier ! Avant t’étais une fille intelligente, maintenant t’es rien qu’une… qu’une… qu’une mère au foyer!»).

           Les amis écartés parce qu’on ne se sens plus à la hauteur, aussi (« Pendant mon tour du monde, j’ai ADORE Macchu Picchu, mais je crois que c’est New York qui a emporté mon cœur… J’avais peur de m’ennuyer à mon retour, heureusement j’ai décroché immédiatement ce job de rédactrice en chef pour un grand journal national, ça m’occupe bien ! A peine le temps de finir de lire l’intégrale de Nietzsche en VO et de préparer ma campagne pour les cantonales, t’imagine ! Bon alors et toi, raconte, ta puce, c’est enfin fini cette vilaine diarrhée ? »).

           Du coup, lentement, inexorablement, le vide se fait. Et on se retrouve à pleurer de détresse si la neufbox nous empêche pendant 12 heures d’accéder à nos forums favoris (les seuls où les membres témoignent de l’empathie pour notre solitude), et à sourire béatement lorsque retenti la sonnerie SMS. Pourtant, on SAIT que c’est une alerte SFR info. Mais ces quelques secondes d’espoir, où l’on se laisse imaginer le message d’un ami imaginaire prenant de nos nouvelles avec un réel intérêt, sont précieuses.

           Alors on se laisse aller. Fini les superbes fringues qui mettent votre silhouette en valeur, ou même qui sont simplement jolies. Ce jean taille 44 fera bien l’affaire pour la journée, puisqu’on ne voit personne. Oui, on fait du 36, mais on s’en fout, on le remontera de temps en temps. Oui, il y a des tâches roses sur toute la jambe droite depuis le jour où on a repeint le berceau de la petite quand on était enceinte de 8 mois et demi (le ventre gênait un peu pour voir où on mettait le pinceau, parfois). Oui, il y a un trou à l’entrejambe.  Mais il ira à ravir avec le tee-shirt vert à pois jaune taille 4, au col tellement détendu par l’allaitement qu’on peut voir votre nombril par le haut en vous soufflant dans le cou.

           Plus de talons, ça serait trop difficile de se baisser 57 fois par jour afin de ramasser votre progéniture qui plafonne à 80 centimètres du sol, ou de courir chercher des couches propres en urgence à l’étage (à peu près à la même fréquence, d’ailleurs). Pas de maquillage non plus, même lorsque nos cernes se confondent avec notre bouche. La dernière tentative s’est soldée par un bâton de rimmel dans l’œil (« Outch !!! Mais pourquoi tu secoues la jambe de maman comme ça maintenant ??? »)

           Et si en plus on a coché l’option « mère célibataire », alors on peut même carrément abandonner l’épilation. Mais c’est pas grave, les poils sous les aisselles, ça se voit même pas avec un débardeur noir ! Ou pas trop.

           On abandonne aussi la diététique, par la même occasion.  Ce qui, au passage, aide pas mal à finir par porter comme un gant le pantalon 44. A quelque chose malheur est bon.

Il faut dire que le soir, pour manger en tête a tête avec tout seul, on se voit mal préparer un filet de colin en papillote et ses petits légumes de saison. Un paquet de nuggets micro-ondable fera parfaitement l’affaire. Et le midi, le reste des nouilles de la petite avec un peu de gruyère, c’est un régal. Oui, ok, elles sont froides. Bon, d’accord, vous les avez ramassées par terre. Mais quand on a faim, on mange hein.

           Bref, c’est la déchéance. Le soir, on se prend à rêver qu’on sort et qu’on voit des gens. Avec eux, on fait des trucs dingues, comme aller au restaurant, se promener dans la rue, parler !

Des gens qui nous comprennent. Qui ne se vexent pas lorsqu’on leur raccroche au nez parce que l’aventurière en herbe vient de se démolir la tronche en sautant du haut du fauteuil. Même si c’est la troisième fois  De la semaine.

Qui ne nous invitent pas à manger le soir, mais partagent volontiers un goûter vers 16h, au parc d’ailleurs.

Des gens qui baissent le ton lorsque votre enfant dort, au lieu d’en profiter pour arpenter la pièce du dessous avec des talons aiguilles en riant très fort et en ignorant vos yeux emplis de larmes et vos ongles rongés en permanences jusqu’aux épaules.

Des gens qui ne détournent pas les yeux d’un air gêné devant la tâche d’épinard de votre pull en feignant de l’ignorer, mais qui vous la font remarquer et en rient avec vous.

Des gens avec des gosses, quoi.

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