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Sois belle et tais toi

Parfois, j’ai la nostalgie de ces premiers mois idylliques passés à promener fièrement la somptueuse poupée adorable que mon brave utérus venait à peine de m’offrir.

Pourtant adepte de l’écharpe de portage, je ne résistais pas à la tentation de l’exposer de temps en temps dans un landau, afin d’éclairer le monde de sa beauté et de son rayonnement (ne me remerciez pas, c’est de bon cœur).  Contrairement à beaucoup de femmes que j’ai pu rencontrer, rien ne me réjouissait plus que les badauds s’arrêtant dans la rue pour admirer ma fille et m’assaillir de banalités accablantes entre deux gazou gazou baveux : « Oh, on oublie vite combien c’est petit au début, quand même! » (non vraiment, mon vagin n’a rien oublié et ne partage pas cet avis, madame), « Elle est gentille ? » (non elle est féroce, selon les statistiques un nouveau-né sur trois essaie d’étrangler ses parents pendant leur sommeil durant son premier mois de vie, véridique !), « Ah, une blonde aux yeux bleus alors que vous êtes brune aux yeux marrons… elle a tout pris de son papa je suppose ! » (Tu supposes mal grognasse, son papa est algérien. Mais je ne te le dis pas pour éviter ton regard qui sous entendra « Et le facteur ? »), « Elle est vraiment mignonne ! » (je SAIS. Je suis sa mère je te rappelle, et ce statut privilégié me confère une facilité inégalée à magnifier tout son être. Elle pourrait être difforme, borgne et lépreuse que je baverais quand même de bonheur devant sa  splendeur) et autres « Profitez-en, ça passe tellement vite ! » (bon ok, je la sortirai de son placard à chaussures une demi-heure de plus par jour pour en profiter un peu, mais c’est bien pour vous faire plaisir).

Malgré tout, me pavaner en exhibant le fruit de mes entrailles restait une activité extrêmement agréable et vivifiante. Ses bouclettes dorées ornant son visage d’ange, ses yeux clairs parés de cils gigantesques ainsi que ses joues potelées faisaient l’unanimité, et c’est le cœur gonflé d’orgueil que j’aurais couvert à ma charge le moindre de ses pets sonores en société pour ne pas  risquer de ternir son aura.

Et puis, un jour, bêtement, j’ai eu une idée stupide. Traitez-moi de conformiste s’il le faut, mais dans un élan de bonne volonté j’ai décidé de lui enseigner le langage. A l’époque, je pensais naïvement que cela faciliterait son insertion dans la société ; je n’avais pas idée que l’effet immédiat serait plutôt de rendre ma propre insertion encore plus ardue qu’auparavant.

C’était sans compter sur l’incroyable talent d’imitation de nos chères têtes blondes, et sur le fait que je suis tout sauf un modèle langagier à suivre au quotidien. Ainsi, une poupée à piles particulièrement bruyante se vit tendrement rebaptisée « Tagueule »  (« Maman, bébé Tagueule est fatigué, faire dodo Tagueule »).  Tagueule étant particulièrement attachant, il n’hésite pas à nous suivre à l’extérieur lors de nos évènements sociaux, ce qui est fort aimable à lui.
Néanmoins, je reconnais au bébé Tagueule le mérite d’occuper ma fille un bon moment, l’empêchant  du même coup de chantonner « Sticks and stones may break my bones but chains and whips excite me » en remuant du popotin avec entrain. Je savais bien que c’était à mes risques et périls que j’avais remplacé le disque de Chantal Goya de la voiture par celui de Rihanna.

Mais dans ces situations, je réussis tout de même à assumer, à tourner en dérision, à faire sourire l’entourage.  Tout se corse lorsque le monstre  me demande de lui mettre une vidéo de bâtard (le roi des éléphants, évidemment) sur Youtube.  Ou lorsqu’elle se brûle le doigt et insiste pour que l’on aille acheter des pansements chez Madame La Chienne (qui tient une pharmacie, donc).  Bizarrement, les boucles blondes, l’air angélique et les yeux azurs ne suffisent plus. Encore moins quand elle déclare aux passagers de l’autobus blindé à l’heure de pointe qu’elle voudrait vraiment bien faire caca là, maintenant, tout de suite.
Mais même en regardant très loin, dans le vague et en sifflotant, il est relativement difficile de prendre un air suffisamment détaché pour faire avaler à l’assistance que cet enfant accroché à notre dos dans un Ergobaby, on vient juste de le trouver là, tiens, par terre, mais qu’on l’avait jamais vu avant promis juré craché.

Cependant, et contre toutes attentes, mon rejeton ne semble pas prendre conscience du potentiel déstabilisant de son expression orale, et n’hésite pas à entamer une conversation avec qui bon lui semble. Elle affectionne tout particulièrement les récits de son cru mettant en scène nos activités quotidiennes, même si cela implique de déclarer très sérieusement à la voisine acariâtre que « Maman, elle m’a tapé ! ». Il va sans dire que la fin de la phrase, à savoir « … dans la main en criant Yoooo ! » lui semble totalement superflue, et que la subjectivité d’une éventuelle  interprétation ne l’effleure même pas.
De même, elle n’est jamais avare de commentaires sur ce monde merveilleux qui l’entoure, et aime à féliciter la sympathique quinquagénaire tirée à quatre épingles assise près de nous dans le train d’un « Très jolies boucles d’oreilles, monsieur ! » particulièrement guilleret. Ou une jeune femme portant le voile, sur laquelle elle s’extasie et déclare « Oh, beau, le même chapeau que Bécassine ! ».
Cette fameuse Bécassine qu’elle a d’ailleurs déjà ouvertement reconnue quelques jours auparavant sur le tableau accroché chez ma tante bonne-sœur ; le fait que ladite Bécassine porte une couronne d’épines et se tienne bizarrement les bras en croix n’a pas semblé la gêner le moins du monde.

Bécassine ou l’apprentissage du multiculturalisme pour les moins de 36 mois. Quand je dis que Chantal Goya était une visionnaire ! Mais il semblerait que l’attrait du personnage tourne à l’obsession dernièrement, il va sans doute falloir doucement la sevrer du DVD du « Mystérieux Voyage de Marie Rose » version 1989. Il me suffira certainement de subtiliser habilement la vidéo et de la remplacer par la version 2009, dans laquelle la pauvre Chantal a l’air d’avoir pris 30 kilos, 50 ans et 80 plaquettes de Xanax ; ça devrait suffire à la dégoûter.

Ou à l’intriguer assez pour qu’elle se taise pendant une petite demi-heure. J’espère.

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