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Archives de Tag: marlène jobert

Contrôles rétro

Publié le

Un matin, m’est venu une idée de folie : j’allais enfin entreprendre de passer mon permis de conduire.

Ne me demandez pas ce qui m’a pris : l’ennui, peut-être. Tout ce temps libre quand on élève seule un enfant en bas âge, c’est lassant. Après mes cours de yoga, la manucure et les week end au Spa, je ne savais plus quoi faire de ces si nombreux moments qui n’étaient dédiés qu’à ma personne. Un calvaire, vous dis-je.

Et puis, il faut bien admettre qu’à 25 ans révolus, j’éprouvais sans doute le besoin d’enfin m’adonner à une activité totalement nouvelle ; et je ne vous cache pas qu’entre l’apprentissage du mandarin, la peinture sur œufs durs, le fist fucking et le permis de conduire, le choix fut cornélien.

Et après tout si, en plus, avoir le permis pouvait me permettre d’aller acheter des croustibats par mes propres moyens et d’emmener ma bête sauvage de fille s’ébrouer à loisir dans la nature, ce n’était qu’un bonus.



Ladite bête, particulièrement incrédule, m’avait toisée de ses 95 centimètres à l’annonce de mon intention : « Mais, maman, pourquoi tu veux APPRENDRE à conduire ? Tu prends le volant comme ça, avec tes mains, et puis tu le tournes. Voilà. Bon, tu veux que je le fasse ? ».

Aussi tentante soit l’offre, il m’a fallu la décliner, et m’inscrire dans une auto-école digne de ce nom. Après y avoir partagé avec un plaisir mitigé quelques mètres carrés plongés dans la pénombre avec des adolescents rivalisant entre eux dans l’art de la caricature, j’entamais l’apprentissage de la conduite, et me heurtai rapidement à un challenge que je n’avais pas envisagé : rester éveillée au volant.

En effet, exceptionnellement privée de la rafraichissante logorrhée qui m’accompagne normalement 24 heures sur 24 (« Moi maman ma couleur préférée c’est le bleu, mais aussi un peu le rose, mais surtout le bleu, sauf des fois, mais pas le marron parce que le marron c’est du caca ! Alors on en met sur sa tête ! Ah ah ah maman le caca sur la tête, c’est drôle, maman, MAMAN ?! TU M ECOUTES ?! », (Message à l’attention des nombreux enfants de moins de 4 ans qui me lisent assidûment : Non, le caca sur la tête, ce n’est PAS drôle. Surtout à 6 heures du matin.)), le calme de la voiture école rendait d’un coup les 34 695 heures de sommeil en retard beaucoup plus tangibles. Passer une heure entière sans la verve persistante de ma fille, c’était risquer de tomber dans le coma à tout moment. Et au volant, c’est ballot.



Malgré tout, après un modeste total parfaitement honorable de 20, 30, 40, 50 heures de conduite, j’ai finalement obtenu le papier rose, et violemment reçu deux réalités en pleine face : premièrement, je ne savais pas conduire, en fait ; et deuxièmement, il allait me falloir à présent apprendre pour de vrai tout en promenant mon gremlins à l’arrière à chaque trajet.

Mais c’était mettre la charrue avant les bœufs : il fallait tout d’abord acquérir un véhicule, et si la tâche semblait relativement aisée de mon point de vue de spécialiste (« Oh celle-ci à un volant ET des pneus, ça me va ! »), ma fille ne l’entendait pas de cette oreille. Notre voiture serait bleue, ou ne serait pas. (Mais surtout pas marron, parce que marron c’est du caca, caca sur la tête AH AH AH )

Une fois la voiture bleue trouvée, il fallait bien évidemment la décorer. Non, pas d’autocollant, chérie, ça fait craignos. Bon ok, arrête de pleurer, on en met un. D’accord deux mais c’est tout, tu as compris ? Hors de question d’en mettre plus ! J’ai dit non !

Bon, allez, trois.



Pour faire bonne mesure, j’avais bien évidemment eu la brillante idée d’acheter une voiture à 400 bornes de chez moi, de façon à ce que ce soit immédiatement quitte ou double : soit l’enfant passait par la vitre électrique en poussant des hurlements de hyène dès le premier trajet, soit il avait peut-être une chance de survivre sur le long terme à la nouvelle activité de sa mère.

Très vite, un ensemble de fausses bonnes idées se sont présentées à moi de façon violente. Proposer un gâteau sec à son enfant pour passer le temps, pourquoi pas. Une pom’pote non, car ça s’infiltre très bien dans les rainures des vitres, sous les sièges auto, dans les housses des appuis tête ainsi que dans le nez et les oreilles. De même, poser son sac à main négligemment à ses côtés sur la banquette arrière, c’est prendre le risque de contempler dans le rétroviseur sa progéniture sortir délicatement d’une main votre passeport, tout en tenant nonchalamment de l’autre un marqueur fluo bleu.

Mais qu’à cela ne tienne, sérieuse et posée, mes yeux n’ont pas quitté la route pour autant. Je tentai de rester calme, de me concentrer, de tout gérer et de tuer ce petit con de fantôme de moniteur auto-école posé sur mon épaule droite et qui me bassinait avec ses angles morts, tout en surveillant mon nuisible confortablement installé dans le siège Chico.

J’avais vite pris conscience que, bien que pourvue de deux chromosomes X, je n’étais absolument pas multitâche. Mon tendre rejeton s’en étant aperçue elle aussi, elle a rapidement décidé d’en prendre son parti pour se livrer à son activité favorite : me faire transpirer.

« – Maman, pourquoi je connais pas mon papa ?

– Heu écoute chérie, là on arrive à un rond-point, vraiment c’est pas le moment.

– C’est parce qu’il est mort, c’est ça ?

– … putain de connard mets ton clignotant… Oui non chérie il est pas mort mais bordeeeeeel ils vont vite ici, attends écoute on en reparle là je peux pas tu vois.

– D’accord. Alors on parle plus de lui. Mais la mort, c’est comment ? On peut revenir quand on est mort ?

– … attend mais je me suis trompée de route, y a un panneau sens interdit, oh mais je suis où là, merde je me transpire dans les yeux je vois plus rien, écoute mon amour on parlera de la mort une autre fois tu veux bien ?

– Ok.

– Merci.

– …

– …

– Les bébés, ils sortent par où ? ».


Puis, j’ai rapidement appris à mes dépends que montrer à son enfant son désarroi dans des situations critiques, c’était s’exposer à en entendre parler ad vitam eternam. Même devant des gens.

« – Maman, pourquoi tu arrêtes la voiture ? Tu vas réussir à la passer ta marche arrière cette fois, hein ? Hein dis, tu vas y arriver ? Tu vas pas pleurer comme l’autre jour hein, d’accord. Calme toi maman. Tu peux le faire. ».



Et puis, petit à petit, j’ai trouvé mes repères. Au bout de trois jours, j’épluchais des bananes au feu rouge. Au bout d’une semaine, je m’insérais sur l’autoroute en chantant Marie Myriam à tue tête et en boucle pour ne pas lui laisser l’occasion d’en placer une. Au bout de dix jours je découvrais que la musique et les contes classiques lus sur CD étaient ma seule chance de salut.

Et, finalement, qu’est-ce que 5 petites heures de trajet avec la playlist d’Aladdin à fond, après tout. Quand on aime, on ne compte pas.

Mais je ne me plains pas, les musiques Disney sont plutôt agréables au demeurant. En revanche, j’offre dorénavant ma chaine en or, mes identifiants Crédit Agricole et mon corps à qui m’amènera la tête de Marlène Jobert sur une pique.

Et une superbe voiture bleue avec des fleurs, tiens.

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