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Archives de Tag: Terrible two

Rappelle moi ton âge?

Mon état de fatigue a toujours été directement proportionnel à ma capacité à faire appel à ma mémoire à long terme.  Sachant que depuis une semaine je fredonne nerveusement l’intégralité d’un cantique datant de ma décadente période d’enfant de chœur, et que chaque couplet m’est revenu à l’esprit à la virgule près, je suis très inquiète pour ma santé.

La principale coupable de mon état, en revanche, n’en a cure. Elle continue à courir dans toute la maison en sautant sur les meubles et en criant « crotte de nez ! », alors que sa mère, athée au demeurant, récite machinalement des psaumes dans un état second.


Pourtant, je suis moi-même à blâmer, car je nous ai crues au-dessus des normes. Je me revois, il y a six mois, lisant des articles et des témoignages sur la crise des deux ans en me gaussant. Bien évidemment, ça ne nous arriverait pas, voyons. Pas à nous. Les crises connues ne sont pas une fatalité, on peut très bien les éviter, c’est le contexte qui les accentue : il me suffirait donc simplement de redoubler d’attention et d’ingéniosité à l’approche de l’âge fatidique, et nous passerions bravement entre les mailles du filet. D’ailleurs, ma propre mère m’a bien dit que je n’avais pas fait de crise des deux ans, moi (Bon, sa phrase exacte a été « Non, pas de crise des 2 ans, toi tu t’es contentée d’une grosse crise qui a duré de 18 mois à 20 ans », mais quand même).

Mais voilà qu’à l’aube de ses 22 mois, mon doux bébé auparavant (presque) docile, a soudainement pris conscience que bon, hein, elle est bien sympa l’autre grognasse qui me sert de mère, mais il est grand temps qu’elle comprenne qui c’est qui commande ici.


Tout a commencé lorsqu’elle a voulu affirmer ses goûts, de façon un peu brutale. Mais ça restait presque craquant de la voir bouder derrière le canapé parce que son manteau n’était pas beau, et qu’il fallait en mettre un autre sinon elle ne voulait pas sortir. J’accédais alors à ses demandes le sourire aux lèvres, et le cœur gonflé de fierté, il faut bien l’avouer (« Regardez ma fille comment elle sait trop bien défendre ses idées, ah c’est pas n’importe qui ça madame !  Une future winneuse !»). Jusque-là, tout était attendrissant. Ça s’est corsé lorsqu’il a fallu revoir MA garde-robe.

La première fois qu’elle s’est opposée à ce que je porte mon jean noir, j’ai été prise de court. Alors instinctivement, j’ai souri, et accepté.  J’ai même marché toute une journée sur des plateforme shoes de 15 centimètres parce qu’elle les avait dénichées au fin fond du placard et les trouvaient absolument splen-di-des. Mais au bout d’une semaine à entendre « pas beau le palon !» alors que je tentais vainement d’enfiler chaque matin mon jean préféré hors de sa vue, ça devenait plus compliqué. J’ai donc essayé d’expliquer avec diplomatie que oui ma puce, c’est vrai qu’il est pas très beau le palon, il est même carrément tout pourri, mais tu vois les fesses de maman ont particulièrement profité de la cuisine bretonne des  dernières vacances, et c’est le seul dans lequel elles trouvent encore la place à se mouvoir à peu près naturellement, alors il va falloir que je le mette quand même chérie.

Mais mon bourreau n’a pas de pitié. Elle s’est jetée sur moi pour me l’enlever, et lorsqu’elle a constaté que j’étais plus forte qu’elle (plus que pour quelques mois, je pense, d’ailleurs) elle s’en est prise au reste de ma penderie, arrachant des cintres diaboliquement tous les « palons » pas beaux (et, croyez moi, ils sont nombreux), avant de passer ensuite sa journée à me dire combien j’étais « pas zolie maman, non non non maman, pas zolie » et a refuser de me faire des bisous.

Je suis faible. Je vends donc un jean noir, coupe droite, taille 36, très peu porté. Et des plateformes shoes aussi, mais elles sont à venir chercher chez moi de nuit, discrètement, pendant qu’elle dort. Pitié.


Puis, elle a perdu son humour. Au cas où vous poseriez la question, si par mégarde à la sempiternelle question « Elle est où Maman ? » on s’oublie et se risque à un malencontreux « Dans ton cul », l’enfant pleure. Et la deuxième fois aussi.

Cependant, il y a fort à parier que si on lui donne la véritable réponse, à savoir « Maman est planquée sous la putain de couverture sans bouger ni respirer, à prier que tu l’oublies et te rendormes parce qu’il est 6h17 », il pleure aussi.

Elle a ensuite voulu affirmer son propre humour, en commençant par le classique pet sonore suivi du facétieux « Prout !!! C’est maman prout ! ». Devant ses boucles blondes et ses yeux angéliques, aucun invité ne met en doute qu’effectivement, c’est sa maman qui a du péter, comment une si charmante enfant pourrait-elle mentir  et émettre un gaz si odorant?

J’envisage de l’envoyer faire un stage auprès de Bigard ; un tel potentiel scato si jeune, faudrait pas gâcher, quand même.


Il devient également dangereux de lui apprendre de nouvelles compétences, à présent.

Dernièrement, elle a découvert comment décortiquer des noisettes. Depuis, chaque soir, je lui enfourne tendrement dans le bec de la purée de brocolis tandis qu’elle lance amoureusement dans ma bouche des noisettes fraichement décortiquées pour que je survive sans me dénutrir jusqu’à son coucher. Jusqu’à hier, où elle s’est aperçue que ce serait vachement plus marrant, maintenant que j’ai pleine confiance en elle et lui offre mon gosier grand ouvert, d’y  jeter plutôt les coques. Et de me regarder m’étouffer.


Elle a également appris à trinquer, lors d’un apéritif entre ami. Activité qui lui a paru très amusante. A moi, beaucoup moins, quand quelques jours plus tard elle a empoigné un de mes seins dans chaque main et les a violement entrechoqués en criant « Tchin tchin tétée !!! ».


Et puis, il y a ce nouveau regard, aussi. Celui qu’elle me lance rouge de colère, le cheveu hirsute, le nez qui coule, et qui dit « Je reconnais ta supériorité physique actuelle pour m’empêcher de sauter du haut du buffet / manger un clou / me mettre du déodorant Bourgeois dans l’œil. Mais crois-moi, je n’oublie rien, et un jour il suffira d’une seconde d’inattention de ta part, d’un seul moment de faiblesse, et j’arriverai à mes fins. C’est moi le chef de meute, et tu vas rapidement devoir te soumettre.». Un peu comme le jour où j’ai refusé qu’elle porte à la bouche le nez en polystyrène du stickers Hello Kitty géant qui décore son armoire. Après avoir hurlé, pleuré, reniflé, collé de la morve par terre en se roulant sur le sol, s’être cogné la tête contre les murs, arraché les cheveux et mordu la langue, elle a repris ses esprits et m’a lancé The Look.  Un vent glacial a parcouru mon échine, la chair de poule a envahi mes bras, puis la vie a repris son cours.

Jusqu’au lendemain matin, où, en émergeant, je remarquai que la Kitty en face de moi avait un air légèrement différent, sans que je sache vraiment dire pourquoi ; et que ma fille se lève à son tour pour me cracher à la tronche les restes du nez du stickers, qu’elle s’était levée pour bouffer pendant mon sommeil. Ainsi que son oreille droite.


Depuis, je chante la messe. Même la nuit.

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